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ZFF 2018 «Roma» par Michaël Tuil

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Dans les rues de la terreur dans l’histoire récente du Mexique

— Note sur Roma, d'Alfonso Cuarón, Mexico/USA 2018, par Michaël Tuil de ©PuntoLatino –

 

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Un coutelier passe dans les rues, sifflant pour proposer ses services aux habitants. Il pousse son vélo. Les gens apporteront leurs couteaux, ciseaux, outils, discuteront pendant que le coutelier fait son travail. Et puis il continuera sa route. Une scène comme on les voit de temps en temps en Suisse encore aujourd’hui. Une scène typique de Mexico city dans les années 70, dans le quartier de Colonia Roma, un des quartiers résidentiels huppés du centre de la ville. Une scène banale.

Mais derrière les façades et le calme apparent, le pays se déchire: nous sommes dans les années de la guerre sale (la guerra sucia), lorsque le Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI) soutenu par les Etats-Unis s’opposait au groupe d’étudiants et de guérilla. Théâtre de la guerre froide, le PRI et leur allié américain ne veulent perdre la confrontation à aucun prix: pour Nixon et pour les USA, il est hors de question de voir un gouvernement communiste s’installer à sa porte. La CIA apporte son soutien financier et d’intelligence. Et pour les services de police et militaire mexicains, tous les moyens sont bons: plus de 1200 disparus, tortures systématiques et probablement exécutions sommaires. Un volet sombre de la guerre froide et une époque de terreur dans l’histoire récente du Mexique.

Dans le drame autobiographique Roma, le metteur en scène mexicain Alfonso Cuarón recrée l’atmosphère du Mexique de son enfance, en mettant comme personnage principale sa nounou Libo (Cleo dans le film). Cette dernière se dévoue corps et âme à la famille de classe moyenne-riche qu’elle sert, surtout quand le père de famille disparaît et que la mère reste seule avec les quatre enfants. Dans le film se côtoient le drame au niveau national, avec les confrontations quotidiennes et violentes dans les rues, et le drame au niveau personnel: en plus du drame dans sa famille d’employeur, lorsque Cleo devient enceinte, son copain la quitte et elle devra faire face seule. Son courage, sa générosité et sa détermination dans l’adversité sont tout simplement époustouflants.

Roma participe au travail de mémoire de la guerre sale, qui a été commencé très tard au Mexique car les présidents successifs du PRI ont systématiquement refusé d’ouvrir enquête. Ce n’est qu’en 2002, soit 25-30 ans après les faits, que le cabinet du président Vicente Fox, le premier président du Parti d’Action Nationale PAN, a créé la commission d’investigation FEMOSPP (Fiscalía Especial para Movimientos Sociales y Políticos del Pasado). Après cinq années de recherches, la commission a présenté ses conclusions dans un rapport de 900 pages (Informe histórico presentado a la sociedad mexicana), et a arrêté son travail en 2007 sans pouvoir faire aucune condamnation en justice. Les coupables sont restés impunis. Hors du Mexique, les évènements de la guerre sale sont peu connus.

Alfonso Cuarón est une des plus grandes stars mexicaines du cinéma. Beaucoup le connaissent pour « Y tu mamá también », et plus récemment pour la direction de « Harry Potter » et pour le film hollywoodien « Gravity ». C’est magnifique de le voir revenir tourner au Mexique, en choisissant un thème très personnel, très dur et ô combien important. Cuarón choisit le noir et blanc pour recréer l’atmosphère de l’époque et y faire plonger le spectateur. Et ça marche.

 

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